La traduction anglaise de George Sale (1734)

Mouhamadoul Khaly Wélé

The Korân, de George Sale, paraît en 1734. C’est la deuxième traduction du texte coranique imprimée en anglais, après la version d’Alexander Ross, publiée en 1649. C’est aussi la première traduction dans cette langue qui se fonde directement sur le texte arabe : l’édition de Ross prenait pour point de départ le texte français d’André Du Ryer, paru deux ans plus tôt. Enfin, c’est sans doute la traduction du Coran qui a eu la plus grande influence sur les représentations de l’islam dans l’Europe moderne.

Éléments biographiques

Fils d’un marchand londonien, George Sale naît dans la dernière décennie du XVIIe siècle. Son cursus se limite à des études de droit, suivies à l’Inner Temple, institut de formation professionnelle pour avocats et juristes. Sale ne fréquente donc pas les deux seuls établissements supérieurs anglais de son époque : les universités de Cambridge et d’Oxford.

En 1726, sa passion pour les études orientales le conduit à rejoindre une association missionnaire anglicane : la SCPK, Society for Promoting of Christian Knowledge, « Société pour la Promotion de la Connaissance Chrétienne ». Au sein de cette société, il vulgarise son savoir d’orientaliste, tout en effectuant occasionnellement des tâches de nature juridique. En 1727, Sale participe en tant que correcteur à un projet de traduction du Nouveau Testament en arabe. Lancé dès 1720 par la SCPK, ce projet a pour but de produire une version de ce texte destinée aux chrétiens de l’église gréco-orthodoxe résidant en Syrie et en Palestine. The New Testament of Our Lord Jesus Christ voit le jour en 1727 et est expédié au Levant la même année. Deux érudits syriens participent à l’entreprise : Solomon Negri, de Damas, et Carolus Dadich, d’Alep. Il est probable que Sale ait appris l’arabe, ou du moins se soit perfectionné dans cette langue, par l’entremise de ces savants chrétiens. Cela expliquerait qu’il la maîtrise sans jamais être sorti d’Angleterre, contrairement à ce qu’indique Voltaire à son propos. Après avoir achevé la correction du Nouveau testament, Sale se montre d’ailleurs gêné par ce qui lui paraît être un handicap : Je suis très conscient des inconvénients que présente le fait de jouer le rôle de critique dans une langue aussi difficile, alors que je ne suis pas un [locuteur] natif et que je n’ai jamais mis les pieds dans un pays [arabe]. Cette remarque tend, du reste, à suggérer qu’il a appris l’arabe en autodidacte.

Bien que les sources sur sa biographie soient rares, on sait qu’il est particulièrement intéressé par l’histoire et les littératures anciennes et orientales. En témoigne sa collection de manuscrits et d’imprimés en arabe, turc et persan. On y trouve notamment Les Cinquante Séances d'al-Ḥariri, ou Maqāmāt al-Ḥarīrī, célèbre prosimètre du savant irakien Abū Muḥammad al-Qāsim ibn ʿAlī al-Ḥarīrī (XIe et XIIe siècles). En turc, Sale possède le Cihān-nümā, une cosmographie inachevée que compose le polymathe Kātib Çelebī au XVIIe siècle. En persan, figurent dans sa bibliothèque des poèmes de Ḥāfiẓ (XIVe siècle), ainsi que le Gulistan, ou Jardin des roses, de Sa’dī (XIIIe siècle). Étrangement pour un érudit et traducteur du Coran, sa bibliothèque comprend certes des traités mystiques, une compilation des dires de ʿAlī, gendre du prophète, ainsi que des biographies de plus célèbres figures chiites, mais seulement un Coran et aucun tafsīr. Exerçant toujours dans le cadre de la SCPK, Sale participe à la rédaction d’articles et de chapitres sur des sujets relatifs à l’histoire : ses travaux suivent une approche comparatiste  assez répandue au XVIIIe siècle. Il est désigné rédacteur en chef de la Universal History, compilation assez proche par son esprit comme par son ambition de ce que sera en France l’Encyclopédie : sa contribution porte sur le premier volume, dédié à la cosmologie. Mais son ouverture d’esprit, sa méfiance envers les préjugés de toutes sortes et sa propension à analyser l’histoire d’après une perspective universelle lui valent d’être écarté du projet. Les responsabilités éditoriales qui étaient les siennes sont alors confiées au Français Georges Psalmanazar, auquel on ne fait plus grief d’avoir été un imposteur : jeune homme encore, Psalmanazar s’était lancé dans la carrière littéraire en se faisant passer pour le premier Formosan (nous dirions Taïwanais) à avoir visité l’Europe.

Sale meurt en 1736, soit deux ans après avoir fait paraître l’ouvrage qui nous occupe et qui marque un tournant dans l’érudition européenne sur l’islam. Cet ouvrage, publié en 1734 par John Wilcox, s’intitule The Koran, commonly called the Alcoran of Mohammed : translated into English immediately from the original Arabic ; with explanatory notes, taken from the most approved commentators, to which is prefixed a preliminary discourse, « Le Coran, communément appelé l’Alcoran de Mahomet, traduit en anglais directement depuis l’arabe, avec des notes explicatives tirées des commentateurs les plus approuvés, et précédé par un discours préliminaire ».

Le Korân et son Preliminary Discourse

La première pièce de cet ouvrage est une dédicace à Lord John Carteret, influent homme politique anglais. Dans cette dédicace, Sale se justifie de son projet : « connaître les diverses lois et constitutions des nations civilisées, en particulier de celles qui prospèrent à notre époque, est peut-être la partie la plus utile de la connaissance ». D’autres motivations, plus personnelles, sont aussi en jeu : il lui faut gagner de quoi subvenir aux besoins d’une famille nombreuse. Il allègue d’ailleurs son métier d’avocat pour excuser le retard avec lequel son travail est publié : ce travail « n’a été réalisé que pendant [s]es heures de loisir, et dans un cadre régi par les exigences d’une pénible profession ».

Dès la dédicace, Sale annonce son intention de ne pas tomber dans les travers de la polémique antimusulmane, fût-ce pour rendre moins suspecte son entreprise aux yeux des lecteurs. Il se propose de considérer sans acrimonie Muḥammad et sa religion, tout en disant comprendre pourquoi leur image est si négative parmi certains Européens : Le souvenir des calamités provoquées sur tant de nations par les conquêtes des Arabes pourrait susciter une certaine indignation contre celui qui les a formés à l’empire ; mais comme la chose vaut pour tous les conquérants, elle ne peut en soi occasionner toute la détestation dont le nom de Muhammad est chargé.

La dédicace est suivie par une préface au lecteur, dans laquelle Sale explique notamment l’effet contre-productif d’une approche polémique de l’islam, telle que l’a adoptée son prédécesseur et compatriote Humphrey Prideaux, dans sa Life of Mahomet : procéder ainsi ne fait « qu’accroître l’aversion ordinaire des musulmans à l’égard de la religion chrétienne ». Lui préconise plutôt d’étudier vraiment cette religion, de la traiter avec « décence », la réfutation proprement dite ne devant intervenir qu’en second lieu. Au demeurant, seuls les protestants seraient à même de mener cette réfutation : la Providence leur réserverait ce privilège. Aussi Sale conseille-t-il à ses coreligionnaires de suivre certaines règles pour dialoguer avec les musulmans : éviter le recours à la contrainte ; s’abstenir de professer des doctrines contraires au bon sens, les musulmans n’étant pas des imbéciles; se méfier des arguments faibles et des mots trop durs ; faire preuve d’humanité à leur égard ; ne céder, en revanche, sur aucun article de la foi chrétienne.

La préface est suivie par une longue introduction de cent quatre-vingt-sept pages, réparties en huit sections. Cette introduction s’intitule  Preliminary Discourse. Dans ce discours préliminaire, Sale décrit d’une manière qui se veut scientifique l’histoire et la géographie de l’Arabie du VIIe siècle, l’état du christianisme et du judaïsme avant l’avènement de l’islam, l’émergence de ce dernier et la prédication de Muḥammad. Cinq des huit sections qui composent le Preliminary Discourse ont trait au Coran : Sale y aborde, entre autres, la structure et le style du livre sacré des musulmans, ainsi que ses préceptes juridiques. La huitième et dernière section se focalise sur les principaux courants de l’islam et sur les différents mouvements qui ont « prétendu à la prophétie à l’époque de Muḥammad ou depuis ». Cette « belle » introduction, comme la qualifie Voltaire, constituera pour bien des intellectuels européens du XVIIIe siècle une source d’information essentielle sur la religion musulmane. Mais son originalité ne tient pas seulement à une indéniable richesse documentaire. Elle réside surtout dans la démarche que Sale y adopte. Il ne se contente pas de juxtaposer les traductions, comme d’autres l’ont fait avant lui, ni même de relater des faits. Il propose de ces faits une analyse et une interprétation personnelles, visant à situer les origines de l’islam dans leur contexte et par rapport au texte coranique.

La traduction proprement dite suit le Preliminary Discourse, elle-même complétée par une riche « Table des principales questions abordées dans le Coran et des notes qui s'y rapportent ». Les cent quatorze sourates sont présentées, en cinq cent huit pages. Sale indique si elles sont mecquoises ou médinoises, sauf quand les sources musulmanes ne s’accordent pas sur le lieu de révélation. Il ne cache pas son admiration pour le texte qu’il traduit en tentant d’en restituer la dimension esthétique et d’éviter l’écueil d’une trop grande littéralité, qu’il reproche à son prédécesseur Ludovico Marracci, auteur d’une traduction latine du Coran parue en 1698. Les interventions sur le texte sont signalées par des italiques. Sale ne numérote pas les versets, contrairement à Marracci, et rend les différents chapitres dans une prose continue, mais le nombre de versets, pour chaque sourate, est présenté dans la table des matières qui précède la traduction. Ce choix est justifié par les divergences entre savants musulmans : La subdivision en versets est commune et bien connue, mais je n’ai encore jamais vu de manuscrit dans lequel le nombre de ces versets soit placé après le titre, ce qui explique pourquoi nous l’avons ajouté dans la table des chapitres. Les musulmans semblent d’ailleurs réticents à opérer cette division dans leurs copies du Coran, car le principal désaccord entre leurs différentes éditions réside précisément dans la manière de diviser et de dénombrer les versets. C’est la raison pour laquelle je n’ai pas pris la responsabilité de pratiquer une division de cette espèce. Il se pourrait cependant que ce choix soit en fait lié à l’absence de numérotation des versets dans le commentaire coranique que Sale cite le plus extensivement, celui d’al-Bayḍāwī, qui lui a été prêté par une église néerlandaise de Londres, l’Austin Friars. En effet, une hypothèse à considérer serait qu’il consulte de préférence le Coran dans la version qu’en présente ce tafsīr :

Extrait de la sourate XXXVIII dans le tafsīr d’al-Bayḍāwī consulté par Sale. Les versets coraniques sont écrits en rouge, ce qui les distingue des propos de l'exégète. Source : CLC/180 ms. 20185/11, London Metropolitan Archives, Londres. Photo : Mouhamadoul Khaly Wélé.

Sale signale les ʾaǧzāʾ (pluriel de ǧuzʾ), c’est-à-dire les trente parties auxquelles les musulmans ont parfois recours pour diviser le texte coranique, dans le but principal de faciliter sa mémorisation. Il souligne, dans certains passages, les variantes de lecture, notamment quand celles-ci ont une incidence sur le sens du verset. Ainsi, commentant le verset 24 de la sourate lxxxi, il expose les conséquences qu’aurait au plan herméneutique le remplacement d’une lettre par une lettre homophone : dans ce verset, le sens s’en trouverait inversé. Toujours dans ses notes, il se penche longuement sur les ʾasbāb al-nuzūl des versets, c’est-à-dire sur leurs circonstances de révélation. L’information historique qu’il emprunte aux sources arabo-musulmanes est tellement abondante que l’on pourrait extraire de son ouvrage une bonne partie de la biographie de Muḥammad, la Sīra. Les dernières sourates du Coran sont les plus courtes, mais aussi les plus difficiles à comprendre pour un public non-spécialiste, et font l’objet de notes savantes particulièrement prolixes, plus étendues parfois que les sourates elles-mêmes. Les chapitres les plus longs contiennent, quant à eux, des versets dont certains ont été abondamment réfutés par les controversistes chrétiens : sur ces versets, Sale a tendance à présenter les points de vue musulmans dans leur diversité. Sur le verset 3 de la sourate  iv, qui évoque la polygamie mais dont le sens n’est rien moins qu’évident, il souligne par exemple que « les commentateurs divergent ». Sa traduction est la suivante : Si vous craignez de ne pas agir avec équité envers les personnes orphelines de sexe féminin, || mariez-vous aux autres femmes qu'il vous plaira, deux, ou trois, ou quatre, et pas plus. Mais si vous craignez de ne pas pouvoir agir équitablement envers un si grand nombre, n'en épousez qu'une seule, ou épousez les esclaves que vous aurez acquises. Cela sera plus facile, si vous ne vous écartez pas de la justice. Le signe || est nôtre : il démarque, dans ce verset, deux parties dont le lien n’est pas complètement clair. Les interventions que Sale opère sont marquées par des italiques, selon son habitude. Des ajouts comme « de sexe féminin » («  of the female sex ») et « autres » (« other ») suggèrent que le Coran légifère sur la situation particulière des orphelines au temps de Muḥammad : la polygamie ne serait autorisée que pour éviter à leurs tuteurs de se montrer inéquitables à leur égard, par exemple en les contraignant au mariage ; la deuxième partie du verset est ici considérée comme indissociable de la première. Mais ce n’est là qu’une interprétation possible. Aujourd’hui encore, bien des commentateurs estiment que les deux parties de ce verset n’ont pas de rapport l’une avec l’autre et qu’elles doivent être lues séparément : plusieurs traductions modernes manifestent cette césure par des points de suspension. Sale ne retient pas cette autre interprétation, mais il la connaît et en fait état en note.

Du reste, on veillera à ne pas lire ce Coran en anglais sans ses notes. Ce serait aller à l’encontre de ce que le traducteur a voulu faire. Sur la page imprimée, il est presque impossible de parcourir isolément ces deux espaces textuels. Notre édition numérique impose moins la présence de l’apparat critique, puisque celui-ci n’est accessible qu’au clic : elle ne saurait pourtant encourager une lecture paresseuse qui serait en même temps une lecture erronée.

Les sources

Sale affirme que son travail est essentiellement fondé sur des commentaires musulmans faisant autorité : Dans les notes, j'ai voulu expliquer brièvement le texte, et surtout les passages difficiles et obscurs, [en ayant recours] aux commentateurs les plus approuvés, et en utilisant généralement leurs propres termes. […] Le peu que j'ai ajouté de moi-même, ou d’après des écrivains européens, est facile à distinguer. Cette manière de présenter les choses doit être légèrement nuancée.

En 1734, l’érudition européenne sur l’islam est bien différente de ce qu'elle a été dans les siècles antérieurs. On a déjà évoqué la traduction latine du prêtre italien Ludovico Marracci, parue en 1698. Une traduction en français, par le diplomate André Du Ryer, avait été publiée en 1647. En tant que traducteurs, Du Ryer et Marracci se distinguent de leurs prédécesseurs par un recours quasi-exclusif aux sources arabo-musulmanes. Le second est sans doute le savant européen de cette époque qui les a le plus utilisées : on trouve dans sa version des commentaires coraniques dont certains font autorité dans l’Empire ottoman, tels le Tafsīr al-qurʾān al-ʿazīz d’Ibn Abī Zamanīn (Xe – XIe s.), l’al-Kašf wa-l-bayān ʿan tafsīr al-Qurʾān d’al-Ṯaʿlabī (XIe s.), l’al-Kaššāf ʿan ḥaqāʾiq ġawāmiḍ al-tanzīl d’al-Zamaḫšarī (XIe – XIIe s.), l’Anwār al-tanzīl wa-asrār al-taʾwīl d’al-Bayḍāwī (XIIIe s.), le Tafsīr al- Ǧalālayn d ’al-Maḥallī et d’al-Suyūṭī (XVe s.). Toutes ces sources, ainsi que d’autres, sont citées par Sale trois décennies plus tard. Mais il est démontré qu’il y accède par l’intermédiaire de Marracci : le tafsīr d’al-Bayḍāwī est apparemment le seul dont il ait pu emprunter une copie ; d’où vient qu’il le cite avec une insistance toute particulière.

Pour le reste, il n’aurait pas pu composer sa « belle » traduction si Marracci n’avait fait œuvre de pionnier, quelques décennies plus tôt. Or, cette dette n’est que timidement reconnue dans la préface : il est apparemment difficile à Sale d’admettre qu’il n’a pas un accès direct à tous les commentaires qu’il mentionne. Cela n’enlève rien à ses qualités d’arabisant ni de philologue. En rejetant certaines interprétations de son prédécesseur, jugées « sans fondement », il fait preuve d’indépendance. En corrigeant certaines erreurs d’arabe, comme en ce qui concerne le verset 149 de la sourate vii, il manifeste son érudition. Et quant aux sources orientales et européennes qui se trouvent à sa disposition, il les exploite au mieux. L’usage du Specimen historiæ Arabum, « Échantillon de l’histoire des Arabes » rédigé par le Britannique Edward Pococke, lui est ainsi d’un précieux secours : contrairement à ce que suggère son titre, cet ouvrage regorge d’informations sur l’islam. Sale consulte également la Bibliothèque orientale du Français Barthélemy d’Herbelot de Moulainville, vaste compilation de « tout ce qui regarde la connaissance des peuples de l’Orient ». Il se reporte au De vita et rebus gestis Mohamedis d’un autre Français, Jean Gagnier : Gagnier traduit en latin la « Brève histoire de l’humanité » composée par l’historien syrien Abū-l-Fidāʾ (XIIIe – XIVe s.), sous le titre Tarīḫ al-muḫtaṣar fī ʾaḫbār al-bašar. Sur un mode plus critique, Sale cite encore la Life of Mahomet du Britannique Humphrey Prideaux, ouvrage à charge contre le prophète de l’islam, décrit comme un « imposteur » : dans le Korân, Muḥammad est au contraire présenté comme un « législateur ». Enfin, le De religione mohammedica du Néerlandais Hadrian Reland est mis à profit : cet ouvrage paru en 1705 se propose de réfuter les idées les plus communément reçues sur l’islam.

Réception et rééditions

Le travail de Sale rencontre un vif succès en Grande-Bretagne, puis dans le reste de l’Europe. L’un de ses plus assidus lecteurs et son plus influent vulgarisateur auprès du public européen est sans doute Voltaire, qui fait de l’ouvrage sa principale source d’information sur l’islam. L’image que l’écrivain et philosophe français s’est d’abord faite de l’islam est nettement bousculée après qu’il découvre The Korân, et son Essai sur les mœurs et l’esprit des nations en est le meilleur signe. À son ami Nicolas-Claude Thieriot, il confie : « il y a un diable d’Anglais qui a fait une très belle traduction du saint Alcoran, précédée d’une préface beaucoup plus belle que tous les alcorans du monde ». L’influence de Sale sur Voltaire est si prégnante que ce dernier, sans savoir l’arabe, s’autorise à citer directement al-Bayḍāwī, comme s’il l’avait lu de première main. En témoigne une réponse qu’il fait à l’auteur d’un ouvrage anonyme, intitulé Critique de l’Histoire universelle de M. Voltaire, au sujet de Mahomet et du mahométisme. Ce contradicteur lui reproche de ne pas traduire al-Qurʾān (القرآن) par « l’Alcoran » : Notre Scaliger Turc m’intente un Procès bien juste & bien intéressant, pour sçavoir s’il faut dire le Koran, ou l’Alcoran : mais il sçait que l’Article al, signifie le, et que ce n’est que l’ignorance de la langue Arabe qui a fait confondre ce le, avec son substantif. S’il consulte le chapitre xii, intitulé Joseph, il verra ces mots : « Nous rapportons une excellente Histoire, dans ce Koran » c’est-à-dire, dans cette lecture que Mahomet faisoit du Chapitre xii. Koran signifioit donc lecture ; et c’est ce que dit expressément Albedavi ; ce mot vient de Karaa, qui signifie lire. Mahomet ne dit pas « dans cet Alcoran », il dit « dans ce Koran ». Je suis honteux d’être si fort en arabe ; mais savez-vous l’arabe, vous qui parlez ? Voltaire conseille encore à son détracteur de consulter al-Bayḍāwī pour connaître la signification du terme islam :  Mon sçavant Turc a lû ismamisme pour islamisme : mon sçavant Turc a mal lû. Je lui conseille de recourir au troisième Chapitre de son Koran, ou de son Alcoran, où il est dit : « En vérité l’islam est aux yeux de Dieu la seule religion : dis, si on dispute avec toi, je me suis résigné à Dieu ». Qu’il consulte Albedavi, il verra qu’Islam veut dire, se résignant soi-même. Bien entendu, c’est la lecture de Sale qui lui fournit cet argument.

Parmi d’autres lecteurs admiratifs, on citera encore Claude-Étienne Savary. Auteur de la deuxième traduction française du Coran, parue en 1783, il se fonde sur une version française du « Discours préliminaire » parue en 1775 pour encenser son prédécesseur britannique : M. Sale a donné depuis peu une version du Coran en anglais. Je ne sais pas assez cette langue pour en apprécier le mérite ; mais elle doit être excellente si l’on peut en juger par ses Observations historiques et critiques sur le mahométisme mises à la tête de la dernière édition de Du Ryer.

Un siècle plus tard, Albert de Kazimirski, troisième traducteur du Coran en français et dont le travail fait encore autorité de nos jours, ne tarit pas d’éloges sur le travail de Sale : « [s]a traduction [...] est sans contredit la meilleure, la plus fidèle et la plus utile, à cause des notes puisées dans les commentateurs arabes ». À la fin du XXe siècle même, Sale est épargné par Edward Said, dans son célèbre ouvrage sur l’orientalisme : « Contrairement à ses prédécesseurs, Sale a essayé de traiter l’histoire arabe en se référant à des sources arabes ; il a laissé les commentateurs musulmans du texte sacré parler par eux-mêmes ».

L’édition de 1734 est la seule qui soit publiée du vivant du traducteur, mais elle est rééditée à de multiples reprises, jusqu’en 1984 : quatre fois au XVIIIe siècle, et plus d’une soixantaine de fois durant le XIXe siècle. En 1825, elle paraît remaniée et modernisée, avec une « Esquisse de la vie de George Sale », par Richard Alfred Davenport. Un grand nombre des éditions publiées à partir de cette date comprend des notes supplémentaires, puisées dans la traduction française de Claude-Étienne Savary, parue en 1783. La seule qui fasse exception est celle d’Elwood Morris Wherry, parue entre 1882 et 1886 : elle est intitulée « Un commentaire complet du Coran » et ne présente presque aucun développement supplémentaire par rapport à l’édition originale. L’édition de 1921 est introduite par une savante étude comparative entre les travaux de Marracci et de Sale : composée par Edward Denison Ross, cette étude met en exergue la dette de l’orientaliste anglais envers le prêtre italien.

La traduction proprement dite est mise en allemand par Theodor Arnold, en 1764 : Goethe s’inspire de cette version lorsqu’il compose son dernier recueil poétique, le Divan occidental-oriental. Le Korân de Sale est ensuite traduit en russe par Alexei Kolmakov, en 1792. Il est enfin rendu en hongrois par Istvan Szokoly, en 1854. Le succès du « Discours Préliminaire » n’est pas moindre, bien au contraire. Il est d’abord traduit en néerlandais, à Amsterdam, en 1742. Puis il est mis en français et imprimé en 1751, 1775, 1846 et 1850, respectivement à Genève, Amsterdam, Alger et Paris : en 1775, il est annexé à une nouvelle édition de la traduction d’André Du Ryer. Une version suédoise paraît en 1814. En 1891 voit même le jour une version arabe, intitulée Maqālah fī al-ʾislām, ou « Essai sur l’islam ».

L’œuvre de Sale continue à faire parler d’elle de nos jours. En 2007, le premier musulman élu au Congrès américain, Keith Ellison, prête serment sur une édition de 1764 qui a appartenu à l’ancien président Thomas Jefferson. En 2019, deux représentantes de confession musulmane, Rashida Tlaib et Ilhan Omar, accomplissent le même geste.

Conclusion

La traduction de Sale est sans doute celle qui a le plus profondément déterminé l’histoire de l’érudition européenne sur l’islam. Elle aura longuement résisté au passage du temps, tant elle est nourrie des sources musulmanes et sait les exploiter. Les deux traductions anglaises du Coran qui voient le jour au XIXe siècle, celle de John Medows Rodwell en 1861 et celle d’Edward Henry Palmer en 1880, ne la détrônent pas. Il faut attendre le XXe siècle pour que des travaux plus modernes lui confèrent le statut de simple document historique.

Pour en savoir plus

L'édition que nous vous présentons a été saisie, éditée et parallélisée par Mouhamadoul Khaly Wélé. Ce dernier a réalisé l’encodage XML-TEI avec l’aide précieuse de Paul Gaillardon et de Maud Ingarao. Les interventions sur les graphies originales ont été réduites au maximum : seuls les ſ longues ont été changées en s. Par ailleurs, dans l’édition de 1734, l’ordre des appels de notes est alphabétique, avec retour à la lettre a au début de chaque page : malgré l’absence de pagination dans le texte mis en ligne par Coran 12-21, ce retour au a est maintenu, dans un souci de rigueur philologique et pour faciliter le référencement ; l’internaute n’en sera pas surpris. Pour de premières orientations bibliographiques, on consultera :


Sale (George), The Koran, commonly called the Alcoran of Mohammed : translated into English immediately from the original Arabic ; with explanatory notes, taken from the most approved commentators, to which is prefixed a preliminary discourse, Londres, J. Wilcox at Virgil’s, 1734 [édition originale, celle qui est présentée sur notre site].


Bevilacqua (Alexander), The Republic of Arabic Letters : Islam and the European Enlightenment, Massachusetts, The Belknap Press, 2018 [l’histoire de l’érudition européenne sur l’islam entre les XVIIe et XVIIIe siècles ; ouvrage de référence auquel la présente notice est largement redevable ; vous trouverez la partie sur Marracci et Sale dans le chapitre « The Qur’an in translation », p. 44-74].

Bevilacqua (Alexander), « The Qurʾan translations of Marracci and Sale », Journal of the Warburg and Courtauld Institutes, vol. 76, 2013, p. 93-130.

Bobzin (Harmut), « Translations of the Qur’an », dans Encyclopaedia of the Qur’an, éd. par Jane Dammen McAuliffe, Leyde, Brill Academic Publishers, 2005, vol. 5, p. 348.

Elmarsafy (Ziad), The Enlightenment Qur’an : the politics of translation and the construction of Islam, Londres, Oneworld Publications, 2009 [l’influence des traductions du Coran, plus particulièrement celles de Sale et de Savary, sur les plus grands intellectuels ou hommes d’État des Lumières européennes : Voltaire, Rousseau, Napoléon et Goethe ; c’est l’autre ouvrage de référence dont notre notice s’inspire beaucoup].

Elmarsafy (Ziad) , “Translations of the Qur’an: European Languages”, dans Mustafa Shah and Muhammad Abdel Haleem, ed. The Oxford Handbook of Qur’anic Studies, Oxford, Oxford University Press, 2020, p. 541-551.

Tolan (John), Mahomet l’Européen : histoire des représentations du Prophète en Occident, Cécile Deniard (trad.), Paris, Albin Michel, 2018 [les différentes représentations du prophète des musulmans en Europe, depuis les premiers contacts jusqu’à nos jours ; sur Sale, voir les p. 234-243].

Vrolijk (Arnoud) « Sale, George (b. in or after 1696 ?, d. 1736), orientalist », dans Oxford Dictionary of National Biography, 2015 (en ligne : https://doi.org/10.1093/ref:odnb/24529 , consulté le 21 juin 2020).